Ancien Premier ministre, technocrate, candidat à la présidence et figure de l’opposition guinéenne pendant plusieurs décennies, Sidya Touré est décédé vendredi 25 septembre 2026 à Paris, à l’âge de 81 ans. Sa disparition referme un chapitre important de l’histoire politique contemporaine de la Guinée.
La Guinée a perdu l’une des personnalités qui auront le plus durablement occupé sa scène politique au cours des trois dernières décennies.
Sidya Touré, ancien Premier ministre et dirigeant historique de l’Union des forces républicaines (UFR), est décédé vendredi 25 septembre 2026 à Paris, en France, à l’âge de 81 ans. L’information, d’abord rapportée par des proches et plusieurs médias guinéens, a ensuite été officiellement confirmée par le gouvernement.
Selon plusieurs sources proches de sa famille citées par la presse, l’ancien chef du gouvernement était hospitalisé à Paris après avoir été malade à Abidjan, où il vivait depuis plusieurs années.
Mais la disparition de Sidya Touré dépasse celle d’un ancien Premier ministre.
Son parcours relie plusieurs périodes déterminantes de l’histoire récente de la Guinée : la présidence de Lansana Conté, les crises politiques des années 2000, le massacre du 28 septembre 2009, la première présidentielle de la Troisième République en 2010, les années Alpha Condé, puis la période ouverte par la prise du pouvoir militaire en septembre 2021.
De la Côte d’Ivoire à la haute administration
Avant de devenir l’un des visages les plus connus de la politique guinéenne, Sidya Touré s’était construit une longue carrière de technocrate, principalement en Côte d’Ivoire.
Né de parents guinéens en Côte d’Ivoire, il est formé notamment en droit des affaires et à l’École nationale du Trésor à Paris. Il intègre ensuite l’administration économique et financière ivoirienne, où il occupe plusieurs responsabilités liées au Trésor, au commerce, à l’industrie et à la gestion économique.
Son parcours ivoirien le conduit jusqu’au cœur du pouvoir économique du pays.
De 1990 à 1993, il est notamment directeur de cabinet du Premier ministre ivoirien Alassane Ouattara. Cette expérience dans l’administration, les finances publiques et les négociations économiques internationales contribuera plus tard à façonner l’image de technocrate qui accompagnera Sidya Touré en Guinée.
Premier ministre de Lansana Conté de 1996 à 1999
Le tournant majeur intervient en juillet 1996.
Le président Lansana Conté nomme Sidya Touré Premier ministre de la République de Guinée le 9 juillet 1996. Il dirigera le gouvernement jusqu’au 8 mars 1999. Ces dates figurent également dans les archives officielles de la Primature guinéenne.
Son arrivée intervient dans une période difficile pour le pays, quelques mois après la mutinerie militaire de février 1996.
À la Primature, Sidya Touré se présente avant tout comme un réformateur économique et administratif.
Son passage au gouvernement est associé à des réformes de l’administration et de l’économie ainsi qu’à une volonté de renforcer les relations de la Guinée avec les institutions financières internationales. L’AFP souligne également cet aspect de son bilan.
Cellou Dalein Diallo, qui fut membre de son gouvernement, a rappelé après sa disparition les missions menées à cette époque à Washington auprès du FMI et de la Banque mondiale, à Bruxelles auprès des partenaires européens et à Paris auprès d’investisseurs potentiels. Il attribue également à cette période des efforts sur l’électricité, les réformes économiques et la relance de la croissance. Ces appréciations constituent le témoignage politique de Cellou Dalein Diallo sur leur action commune.
L’actuel Premier ministre, Amadou Oury Bah, a pour sa part décrit Sidya Touré après son décès comme un « réformateur pragmatique », estimant qu’il avait marqué la vie politique guinéenne pendant trois décennies.
Après la Primature, le choix de la politique
Le départ du gouvernement en 1999 n’éloigne pas Sidya Touré de la vie publique.
Il prend en 2000 la tête de l’Union des forces républicaines, l’UFR, et devient progressivement l’une des principales figures de l’opposition.
Cette deuxième partie de sa carrière sera très différente de la première.
Le technocrate devient chef de parti. L’ancien Premier ministre devient opposant. Et celui qui avait exercé le pouvoir sous Lansana Conté se retrouve désormais parmi ceux qui contestent sa gouvernance, puis celles qui lui succèdent.
Pendant plus de deux décennies, l’UFR et Sidya Touré participeront ainsi aux principaux débats politiques et électoraux du pays.
Le 28 septembre 2009, un épisode majeur
Impossible d’évoquer le parcours politique de Sidya Touré sans revenir sur le 28 septembre 2009.
Ce jour-là, des milliers de Guinéens se rassemblent au stade du 28-Septembre à Conakry lors d’une manifestation de l’opposition contre une éventuelle candidature du chef de la junte, Moussa Dadis Camara, à l’élection présidentielle.
La répression de la manifestation fera de nombreuses victimes et deviendra l’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire récente de la Guinée.
Sidya Touré fait partie des dirigeants politiques présents dans le stade et est lui-même blessé lors des violences.
L’événement renforcera sa place parmi les principales figures de l’opposition au moment où la Guinée s’apprête à entrer dans une nouvelle phase de son histoire politique.
Candidat à la présidentielle en 2010 et 2015
Sidya Touré se présente à l’élection présidentielle de 2010 sous les couleurs de l’UFR.
Il termine troisième au premier tour, derrière Cellou Dalein Diallo et Alpha Condé. Il apporte ensuite son soutien à Cellou Dalein Diallo au second tour.
Alpha Condé remportera finalement cette présidentielle.
Sidya Touré se présente de nouveau à l’élection présidentielle de 2015. Il obtient cette fois environ 6 % des suffrages exprimés, selon les résultats publiés pour ce scrutin.
Ces deux candidatures n’aboutiront donc jamais à la présidence de la République, mais elles consacrent durablement Sidya Touré comme l’un des acteurs nationaux de la compétition politique guinéenne.
De l’opposition à une fonction auprès d’Alpha Condé
La relation entre Sidya Touré et Alpha Condé connaîtra elle aussi plusieurs phases.
Adversaires politiques, les deux hommes se rapprochent après la présidentielle de 2015.
En janvier 2016, Alpha Condé nomme Sidya Touré Haut Représentant du Chef de l’État, une fonction qu’il occupera jusqu’en 2018 avant de démissionner.
Après la mort de Sidya Touré, Alpha Condé est revenu sur cette relation faite à la fois de divergences et de rapprochements.
L’ancien président a salué en lui un « homme d’État » et un homme de « conviction » et de « rigueur », tout en rappelant que leurs désaccords politiques avaient parfois été profonds.
Les dernières années loin de la Guinée
Les dernières années de Sidya Touré se déroulent principalement hors de Guinée.
Après la prise du pouvoir par l’armée en septembre 2021, il finit par s’installer en Côte d’Ivoire. Les tensions avec les autorités portent notamment sur sa résidence de Conakry, dans le cadre des opérations de récupération de biens immobiliers revendiqués par l’État.
Il continue néanmoins à intervenir dans le débat politique guinéen depuis l’étranger.
En 2026, l’UFR figure parmi les formations politiques dissoutes par les autorités guinéennes. Sidya Touré restera donc jusqu’aux derniers mois de sa vie associé à un paysage politique en profonde recomposition.
C’est finalement à Paris, et non en Guinée, que s’achève son parcours le 25 septembre 2026.
Les hommages se multiplient après sa disparition
L’annonce de sa mort a rapidement suscité des réactions venant de plusieurs camps de la vie politique guinéenne.
Au nom du président de la République et du gouvernement, le Premier ministre Amadou Oury Bah a présenté ses condoléances à sa famille et à ses proches, saluant une personnalité ayant marqué la politique guinéenne pendant plusieurs décennies.
Cellou Dalein Diallo a évoqué non seulement un ancien collègue de gouvernement et allié politique, mais également un ami et « compagnon de route et de lutte ».
Alpha Condé, malgré leurs longues divergences politiques, a également rendu hommage à celui qui fut tour à tour son adversaire et son Haut Représentant.
Ces réactions venues de personnalités ayant parfois entretenu avec Sidya Touré des rapports politiques très différents illustrent la place particulière qu’il occupait dans la vie publique guinéenne.
Quel héritage politique laisse Sidya Touré ?
Évaluer l’héritage de Sidya Touré appartient désormais aux Guinéens, aux historiens et à ceux qui ont observé ou vécu les différentes périodes de son parcours.
Certains retiendront le technocrate et les réformes économiques de la fin des années 1990.
D’autres retiendront l’opposant, le candidat à la présidentielle ou le dirigeant de l’UFR.
D’autres encore interrogeront ses alliances, ses ruptures, son rapprochement avec Alpha Condé ou les résultats politiques obtenus par son parti.
Mais plusieurs faits demeurent.
Sidya Touré aura été Premier ministre de la Guinée, candidat à deux élections présidentielles, dirigeant de l’UFR pendant plus de deux décennies et acteur de presque toutes les grandes séquences politiques guinéennes depuis la seconde moitié des années 1990.
Son parcours présente également une particularité : il s’est construit entre deux pays, la Guinée et la Côte d’Ivoire.
La Côte d’Ivoire fut le pays où il développa une grande partie de son expertise professionnelle avant son arrivée à la Primature guinéenne. Elle fut aussi le pays où il passa une partie des dernières années de sa vie.
Entre ces deux périodes se trouvent près de trois décennies de vie publique guinéenne.
Une page de l’histoire politique guinéenne se referme
Sidya Touré n’aura jamais accédé à la magistrature suprême qu’il a disputée à deux reprises.
Mais réduire son parcours à cette absence de victoire électorale occulterait une grande partie de son rôle dans l’histoire politique récente du pays.
De technocrate formé aux questions économiques à Premier ministre, puis de chef de gouvernement à opposant et candidat à la présidence, son itinéraire aura traversé plusieurs régimes et plusieurs générations politiques.
À 81 ans, sa disparition enlève à la Guinée l’un des derniers grands acteurs politiques ayant directement participé à la fois à la gestion de l’État sous Lansana Conté et aux principales luttes politiques qui ont suivi.
Le gouvernement guinéen a indiqué que les dispositions relatives aux obsèques seraient communiquées ultérieurement.
Pour sa famille et ses proches commence le temps du deuil.
Pour la Guinée commence aussi celui du bilan historique d’un homme qui, pendant près de trente ans, aura occupé une place singulière dans sa vie publique.